Entretien exceptionnel avec Adrien Taquet, secrétaire d'Etat

Entretien exceptionnel avec Adrien Taquet, secrétaire d’Etat

Adrien Taquet, secrétaire d’État auprès du ministre des Solidarités et de la Santé, chargé de l’Enfance et des Familles, nous fait partager sa vision des enjeux de la protection de l’enfance en France et du modèle SOS Villages d’Enfants.

 

Adrien TaquetVillages de joie : Face à la crise sanitaire exceptionnelle liée au COVID-19 qui a frappé notre pays, quelles sont les principales difficultés de terrain que vous avez eu à gérer en matière de protection de l’enfance ?

 

Adrien Taquet : Nous avons connu en effet une crise sanitaire d’une ampleur exceptionnelle. Elle a nécessité une adaptation de chacun, à tous niveaux. Je veux donc avant tout saluer la mobilisation totale et continue de tous les professionnels de la protection de l’enfance, en établissement, à leur domicile, au domicile des familles, qu’ils soient travailleurs sociaux, cadres, agents administratifs ou techniques. L’ensemble du secteur a fait preuve d’une grande réactivité pour assurer la continuité de nos dispositifs de protection et d’accompagnement. Mais un certain nombre de difficultés et de contraintes ont été rencontrées : les professionnels ont pu eux aussi être touchés par la maladie, ont dû organiser la garde de leurs enfants et n’ont pas toujours pu se rendre au travail dans les premiers jours du confinement. Pour y remédier, nous leur avons accordé dès le 23 mars l’accès dérogatoire de leurs enfants aux crèches et aux écoles, ce qui a permis de réduire considérablement l’absentéisme dans les structures. La couverture en équipements de protection individuelle a également été au cœur des discussions, avec de nombreux échanges avec les conseils départementaux qui ont progressivement et largement pu s’engager à approvisionner les professionnels.

Cette mobilisation de tous était essentielle car durant la période de confinement nous avons observé un afflux des appels au 119, le numéro d’appel concernant les enfants en danger.

 

VDJ : Le modèle SOS Villages d’Enfants et l’organisation des villages peuvent-ils, sur certains aspects, mieux répondre que d’autres établissements aux conséquences de la crise du COVID-19 ?

A.T : Nos dispositifs d’accueil et d’accompagnement des enfants protégés doivent être les plus diversifiés possible pour correspondre le mieux possible aux besoins spécifiques de chaque enfant. Il est indéniable que le modèle de SOS Villages d’Enfants, reconnu pour sa prise en charge des fratries et en petites unités de vie, a totalement sa place pour répondre aux enjeux et prévenir les séparations des frères et sœurs lors d’un placement. Nous savons que le confinement a pu engendrer beaucoup de promiscuité dans certains foyers, avec un risque de « burn-out parental », voire de passage à l’acte maltraitant. Cela peut entraîner, dans les évaluations des situations durant le déconfinement, une augmentation des besoins de protection.

 

VDJ : Vous êtes en charge de la protection de l’enfance depuis janvier 2019. Quel bilan tirez-vous de ces 18 mois ?

A.T : Mon action depuis un an et demi se déploie sur trois priorités : soutenir les parents sur la période cruciale des 1 000 premiers jours, lutter contre toutes les formes de violence faites aux enfants et soutenir le secteur de la protection de l’enfance en accélérant notamment le virage de la prévention dans ce domaine. Nous avons réalisé, dès le printemps 2019, un important travail de concertation qui a conduit à la définition de la stratégie nationale de prévention et de protection de l’enfance et au plan de mobilisation contre l’ensemble des violences faites aux enfants.  Il est indispensable de soutenir les acteurs, les professionnels dans les réponses aux besoins des enfants et de renforcer plus globalement le pilotage et la gouvernance nationale et locale, d’améliorer la coordination de l’ensemble des institutions qui concourent aux missions de la protection de l’enfance.

 

VDJ : Vous avez présenté le 14 octobre 2019 la « Stratégie nationale de prévention et de protection de l’enfance 2020-2022 ». Pouvez-vous nous en rappeler les grands axes ?

A.T : La stratégie contient plus d’une vingtaine de mesures regroupées en 4 engagements. Le premier est d’agir le plus précocement possible – avec un volet important sur la protection maternelle et infantile. On peut citer la progression des entretiens prénataux précoces, la généralisation des bilans en école maternelle, la création de relais parentaux, le renforcement des cellules de recueil et d’informations préoccupantes. Le deuxième est de prévenir les ruptures de parcours dans l’accompagnement des enfants protégés : créer des modalités d’accueil ASE/Handicap (équipe mobile, accueil de jour, prises en charge mixtes…), faciliter l’innovation des accompagnements notamment les interventions à domicile en protection de l’enfance, renforcer l’offre d’accueil des fratries, systématisation des accompagnements en fin de placement, sécuriser et faciliter l’adoption. Le troisième est de donner aux enfants les moyens d’agir et garantir leurs droits : garantir l’accès à la scolarité via le rapprochement de l’éducation nationale des enfants protégés, créer une charte des droits des enfants protégés, simplifier les actes usuels. Enfin, le quatrième engagement est de préparer l’avenir en amont des 18 ans : créer de nouveaux dispositifs sur l’accès au logement, faciliter l’intégration sociale et professionnelle des MNA*.

 

Adrien TaquetVDJ : Cette stratégie entend se déployer à travers la signature de conventions entre les départements et l’État. Trente départements sont concernés pour 2020. Sur quels enjeux les conventions vont-elles prioritairement porter ?

 

A.T : La crise sanitaire que nous traversons a inévitablement retardé le déploiement de la stratégie, quand bien même l’ensemble des éléments techniques est prêt pour que s’engagent opérationnellement les discussions et partenariats locaux entre l’État et les collectivités départementales. Les enjeux posés ont été confortés par la crise épidémique que nous traversons, notamment le renforcement des cellules de recueil et d’informations préoccupantes, le soutien à la protection maternelle et infantile, la diversification des modalités d’accompagnement et de prise en charge en hébergement et à domicile des enfants. Je suis confiant quant à la reprise des travaux dans les meilleurs délais afin que la stratégie puisse se déployer sur l’ensemble de ces priorités à court terme.

 

 

 

VDJ : La Stratégie présentée est particulièrement axée sur l’accompagnement des plus petits et de leurs familles dans un objectif de prévention. A contrario, les enjeux liés à la sortie des dispositifs des jeunes majeurs apparaissent peu abordés alors qu’il y a, sur ce point aussi, beaucoup d’attentes. L’État pense-t-il pouvoir accompagner davantage les départements sur le soutien aux « jeunes majeurs » ?

A.T : L’accompagnement des jeunes majeurs est une priorité et figure comme un axe à part entière de la stratégie, dans la continuité des actions engagées au titre de la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté initiée en 2018. La période de déconfinement doit être l’occasion de conforter les orientations posées. Je souligne par ailleurs le fait que la loi du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de Covid-19 avait été prorogée de deux mois. En conséquence et en application de son article 18, le conseil départemental ne pouvait mettre fin pendant cette période à la prise en charge au titre de la protection de l’enfance des majeurs ou mineurs émancipés précédemment pris en charge dans le cadre de l’article L.222-5 du code de l’action sociale et des familles.

 

VDJ :  Vous avez souligné l’importance de permettre, autant que possible, aux fratries d’enfants placés dans le cadre de l’ASE à ne pas être séparés. Concrètement qu’allez-vous pouvoir faire en la matière ?

A.T : L’accueil des fratries a pu être développé dans de nombreux établissements et services mais reste un enjeu important dans le maintien des liens entre les enfants, lorsque cela n’est pas contraire à leurs besoins. L’accueil collectif sur un même site est encore complexe, car il nécessite des structures adaptées et une offre dédiée, tenant compte de leurs besoins spécifiques et dans un cadre sécurisé en termes d’encadrement. La contractualisation est l’occasion d’amplifier la dynamique. L’objectif fixé est de créer 600 nouvelles places d’ici 2022. Je sais par exemple que le Département de l’Allier, qui fait partie des 30 territoires identifiés en 2020, s’engage sur cette voie. Ce sont des réponses très concrètes qui se construisent sur le terrain.

 

VDJ : Vous avez eu l’occasion de visiter des villages d’enfants SOS qui font, justement, de l’accueil des fratries un des piliers de leur projet associatif. Qu’avez-vous pu apprécier de l’organisation et de la philosophie de ces villages d’enfants SOS ?

 

A.T : J’ai eu le plaisir de visiter l’année dernière les structures du village d’enfants SOS de Calais. L’accueil en pavillon familial, en fratrie, et la qualité de l’accompagnement sont des atouts évidents des villages d’enfants SOS, qui permettent aux enfants accueillis de développer des liens affectifs et de pouvoir se sentir comme tous les autres enfants. C’est le sens du programme SAFI dont on m’a fait la présentation détaillée ce jour-là. J’ai également pu échanger avec les enfants, une mère SOS et les professionnels du village et j’ai constaté leur satisfaction commune quant à ce modèle d’accompagnement.

 

 

L’éclairage d’Isabelle Moret, Directrice générale de SOS Villages d’Enfants France, sur les spécificités du projet associatif et les réponses qu’il propose, en lien avec la stratégie de protection de l’enfance du gouvernement.

 

 

Quelle est la place de SOS Villages d’Enfants dans le paysage de la protection de l’enfance en France ?

SOS Villages d’Enfants s’inscrit plus que jamais au cœur de la stratégie de la protection de l’enfance de la France telle que vient de nous l’exposer Adrien Taquet. Et c’est bien dans ce cadre que la pertinence de notre démarche pour reconstruire des enfants abîmés par la vie trouve sa reconnaissance, d’autant plus dans les circonstances particulièrement difficiles liées au Covid-19. Au cœur de cette crise sanitaire inédite, notre modèle a ainsi montré sa force singulière.

Notre projet associatif aura bientôt 65 ans d’existence… et il est toujours d’actualité, en ce qu’il porte en lui la modernité de l’accompagnement qu’il propose, alliant l’affectif et l’éducatif, faisant depuis l’origine du lien d’attachement, aujourd’hui reconnu, un atout fondamental pour permettre aux enfants de se construire ou se reconstruire. Ce qui ne nuit en aucun cas au professionnalisme mais bien au contraire l’enrichit.

 

 

Les besoins en protection de l’enfance ont cependant évolué… ?

Et ils restent hélas très forts. Cependant, nous savons répondre, y compris à cette évolution, en déclinant ce projet construit depuis des décennies sur l’attachement. Nous créons ainsi les structures, dispositifs et programmes les mieux adaptés à l’émergence de nouveaux besoins, nés de situations familiales différentes et souvent complexes : ceux des bénéficiaires d’aujourd’hui, enfants et familles, peuvent appeler effectivement d’autres réponses, autour desquelles s’articulent nos missions actuelles.

Nous nous attachons à accompagner tous les professionnels de l’association dans leur travail quotidien auprès des enfants, des jeunes et des familles. Des formations leur sont proposées tout au long de leur parcours, en premier lieu sur la lutte contre les violences sexuelles, pour mieux accompagner les enfants qui en sont victimes, mais aussi sur le principe de l‘attachement, la bientraitance, la réussite scolaire, la protection de l’enfance… Une thématique phare de la formation est l’approche par les droits de l’enfant, portée par notre association.

 

 

Quelles peuvent être ces réponses ?

 

D’abord, la création de nouveaux villages d’enfants SOS, selon le mode d’accueil familial qui fait depuis toujours notre spécificité pour l’accompagnement des fratries. Nous sommes en contact avec des départements qui souhaitent porter un projet d’ouverture de villages.

Ensuite, nous continuons à développer des dispositifs et programmes complémentaires qui ont déjà fait leurs preuves et ont pu vous être présentés dans Villages de joie : Services d’Accueil Familial Immédiat (SAFI), Programmes de Renforcement des Familles en soutien à la parentalité, Maisons des Familles pour maintenir ou renforcer le lien entre les enfants accueillis et leurs parents, Pygmalion, programme dédié à la réussite scolaire, Espaces de Transition pour accompagner les ados vers l’autonomie, programme Jeunes majeurs…

Plus que ce qui pourrait sembler une diversification, il s’agit donc bien là d’un développement, qui s’inscrit dans la droite ligne de nos origines et s’appuie tout autant sur nos valeurs que l’accueil que nous proposons aux fratries dans les maisons familiales des villages d’enfants SOS. Il en est le prolongement et reflète la capacité d’adaptation qui a toujours été celle de notre association.

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur la philosophie de ces nouveaux dispositifs ?

Le soutien à la parentalité consiste à intervenir auprès de familles en difficulté, chez elles, afin d’éviter une dégradation de la situation familiale pouvant conduire au placement des enfants. J’insiste sur le fait qu’il s’agit d’une démarche participative, dont l’esprit est d’accompagner les parents dans leurs compétences parentales, en s’appuyant sur les ressources propres à la famille elle-même. Le lien parents/enfants est aussi au cœur du dispositif des Maisons des Familles créées au sein des villages d’enfants SOS, au-delà de la mise à disposition d’un espace pour les droits de visites.

Les Services d’Accueil Familial Immédiat, nés en 2011 et qui ont déjà fait leurs preuves, permettent de répondre à des situations de danger, en accueillant rapidement et de manière sécurisante des enfants dans une maison dédiée.

L’accompagnement des adolescents et des jeunes majeurs est pour nous une priorité. C’est pourquoi nous avons souhaité le renforcer, le développer et le structurer, autour d’axes majeurs tels que la santé, l’accès aux droits, le logement, l’insertion… Au sein des villages d’enfants SOS, les Espaces de Transition, accessibles à partir de 16 ans, offrent une prise en charge intermédiaire entre le village et l’autonomie. Mais nous poursuivons notre accompagnement au-delà même du départ des jeunes majeurs, en poursuivant l’accompagnement le cas échéant afin de sécuriser leur sortie, ensuite en gardant le lien, en étant toujours présents pour eux et en soutenant leurs projets.

 

Pour accompagner l’ensemble de la démarche associative, et plus particulièrement ce développement, sur quels soutiens pouvez-vous compter ?

Nous nous appuyons toujours sur nos racines, nos valeurs fondamentales, qui font notre force, hier comme aujourd’hui. Alliées à notre capacité d’innovation et de construction pour chaque enfant ou jeune, elles sont le socle sur lequel nous co-construisons de nouveaux programmes, avec les départements et le gouvernement. Nous bénéficions aussi du soutien des municipalités, là où ces projets voient le jour. Nos relations avec nos partenaires institutionnels sont basées sur la transparence et une confiance mutuelle.

Une confiance que nous manifestent aussi nos donateurs, qui sont à nos côtés, pour nombre d’entre eux, depuis de très longues années. Sans leur générosité, leur fidélité, rien ne serait possible et nous savons que nous pouvons aujourd’hui, plus que jamais, compter sur leur soutien, comme sur celui des entreprises qui ont choisi de nous accompagner.

Rien ne serait possible non plus sans l’engagement inconditionnel des professionnels de l’association qui entourent les enfants, y compris dans les moments les plus difficiles, mères SOS et aides familiales bien sûr mais aussi l’ensemble des équipes des villages et établissements.

Notre motivation, nos efforts à tous n’ont qu’un objectif : l’intérêt supérieur de l’enfant, son bien-être. C’est dans une vraie vie d’enfant, heureuse, que chacun puisera les ressources pour devenir un adulte autonome, inséré, bienveillant, épanoui.

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