Psychologues en villages d’enfants SOS : Bâtisseurs d’avenir - SOS Villages d'Enfants

Psychologues en villages d’enfants SOS : Bâtisseurs d’avenir

Des psychologues sont présents dans chaque village d’enfants SOS. Ils accompagnent les enfants et les aident à apaiser les troubles causés par les maltraitances subies. Ils soutiennent aussi les membres des équipes de SOS Villages d’Enfants dans leurs missions.

 

 

 

Assise sur de gros coussins posés à même le sol, Sophie dessine. Elle a 10 ans et l’impression que, jusqu’alors, elle n’a jamais eu l’occasion de dessiner pour son plaisir. De ses crayons de couleurs surgissent des chats et des chiens – Sophie aimerait avoir un animal de compagnie -, et des paysages – Sophie rêve également de partir en vacances - . Parfois elle fait le portrait de sa mère SOS (éducatrice familiale) ou de Caroline Defossez, la psychologue du village d’enfants SOS de Calais depuis 12 ans. C’est dans le bureau de cette dernière que sont installés les gros coussins. “Ce bureau, c’était un cocon”, se souvient Sophie aujourd’hui âgée de 20 ans. Lorsque, avec ses demi-frères, elle arrive au village d’enfants SOS de Calais, Sophie ne va pas bien. “Je ne comprenais pas ce qui nous arrivait. Perturbée par ce nouvel environnement, je me méfiais de tout le monde. Pourtant j’ai très vite été à l’aise avec Caroline. Elle a su me mettre en confiance, j’avais tellement besoin de me confier…”.

 

Quelques semaines plus tôt, les gendarmes avaient défoncé la porte de sa maison pour venir la chercher, elle et ses frères et sœurs dont le plus jeune n’avait pas un an. Les gendarmes avaient été prévenus par une lettre anonyme que les parents de Sophie étaient totalement démissionnaires. C’était elle, la “grande” de dix ans, qui assurait le rôle de maman de substitution. Cela lui avait d’ailleurs fait manquer ses années de CE1 et CE2. Et puis, son beau-père la maltraitait car Sophie “payait” pour les bêtises des petits. Quant au frère de son beau-père, il l’avait agressée sexuellement.

 

“Caroline fut toujours là pour moi, se souvient Sophie, elle trouvait toujours un moment même entre ses autres rendez-vous”. La jeune femme précise qu’elle a toujours eu une relation formidable avec Sylvie, sa mère SOS. “C’est ma nouvelle maman ! D’ailleurs ses propres enfants me considèrent comme leur sœur. Caroline n’est donc pas venue combler des manques de la part de ma mère SOS. Sylvie m’a donné de l’amour, Caroline m’a donné de la confiance”.

 

Une présence essentielle

Ce n’est pas un hasard si on trouve un ou deux psychologues dans chaque village d’enfants SOS. Ils ont une formation, des compétences et une place à part dans l’équipe. Leur première mission est souvent d’aider l’enfant à comprendre et à accepter son placement. Ils mettent du sens sur un événement qui est toujours perturbant. “Parfois, les enfants sont en rébellion contre la décision des instances judiciaires, explique Vincent Douillez, chef de service éducatif du village d’enfants SOS de Calais, ou se sentent ‘responsables’ de l’éloignement d’avec leurs parents. Il n’est pas rare non plus que des enfants placés affichent une forme de fatalisme, persuadés qu’ils seront un jour, eux aussi, des adultes maltraitants…”.

 

Autant de sentiments qui ne peuvent s’apprivoiser seuls. Raphaèle Poulet, psychologue au village d’enfants SOS de Persan, insiste sur l’importance de la participation des enfants à ce que tous les psychologues nomment un “travail”. “Oui, c’est un travail parce que cela implique l’engagement, la complicité presque, de l’enfant. Je lui explique que c’est un peu comme une enquête policière au cours de laquelle nous allons chercher ensemble dans ses souvenirs, parfois lointains, ce qui a conduit à son placement et comment il l’a vécu”. En aidant Raphaèle à comprendre son histoire, l’enfant se l’approprie, la “digère” si l’on ose dire.

 

Accepter les raisons de son placement est la première marche vers l’apaisement des troubles dont souffrent beaucoup d’enfants ayant été victimes de violences physiques ou de carences affectives. Troubles de l’attention, agressivité, difficultés scolaires, boulimie, anorexie, scarification, cleptomanie, hyperactivité ou encore syndrome d’abandon, l’expression du mal-être prend mille formes. “Ces manifestations sont souvent ‘bruyantes’, note Raphaèle Poulet, mais nous devons aussi repérer celles qui sont moins visibles : l’enfant absent à tout, mutique, isolé, trop sage…”. Des signes peu perceptibles peuvent aussi alerter les professionnels : un enfant qui passe d’un sujet à l’autre d’une manière très marquée par exemple, une pensée totalement éparpillée ou des mouvements d’évitement lors de rapprochements physiques… Des éléments qu’il est plus facile de remarquer depuis la position d’observateur qui est celle des psychologues que depuis celle de la mère SOS qui a 5 ou 6 enfants à gérer simultanément et est l’objet de sollicitations permanentes.

 

Les psychologues répondent évidemment présents en cas de crises telles que des fugues, violences, scarifications, etc. Mais ils ne sont pas pour autant des pompiers de l’âme. “Nous sommes d’abord là pour faire de la prévention, confirme Caroline Defossez. De la même façon que l’on ne doit pas apprendre à bien se nourrir lorsque survient l’obésité, mieux vaut éviter d’apprendre à gérer ses émotions en cas d’urgence. Or dès trois ans, un enfant peut verbaliser ses émotions de manière surprenante et comprendre qu’il peut les exprimer de façon adaptée”.

 

Si l’expertise des psychologues est essentielle pour identifier les troubles, elle l’est plus encore pour apporter des réponses que l’enfant ne trouverait pas auprès des autres membres de l’équipe des villages d’enfants SOS. “Les enfants qui ont vécu de grands traumatismes ont souvent peur de ressentir et d’accepter des émotions qui sont effrayantes pour eux-mêmes, poursuit la psychologue calaisienne. Concrètement, lorsqu’ils sont en face de moi, cela se traduit par des phrases comme : ‘Non, on ne va pas parler de cela sinon je vais me mettre à pleurer’. Mais le refus de l’émotion fait le lit des pathologies. Mon travail consiste donc à les aider progressivement à trouver la manière de vivre toutes leurs émotions, en particulier les moins agréables. À moi de leur dire : Oui il faut en parler, oui cela peut faire mal mais ce sera libérateur ».

 

Du temps et des outils

Les fréquences d’intervention comme les moyens utilisés diffèrent selon les psychologues. À Calais, Caroline Defossez ne passe pas à l’improviste dans les maisons mais seulement en y étant invitée ou lorsque cela est prévu avec ses collègues. Raphaèle Poulet s’y rend occasionnellement et ses venues sont rarement planifiées. Même si les rencontres avec Christelle Remy ou Marjorie Oestreicher, les deux psychologues du village d’enfants SOS de Marange-Silvange, se déroulent essentiellement dans leur bureau, les deux professionnelles ont toujours un temps d’observation sur le lieu de vie de l’enfant au moment de son admission. “Évidemment, chaque accompagnement est unique, soulignent ces dernières d’une même voix. Ainsi, nous sommes amenées à voir certains enfants une fois par semaine mais nous échangeons moins d’une fois par mois avec d’autres. Plusieurs enfants bénéficient déjà d’une prise en charge psychologique en dehors du village SOS et, dans ce cas, nous évitons de trop les solliciter”.

 

Pour créer l’atmosphère propice aux échanges, les psychologues disposent de différents “outils”. Souvent il s’agit de jeux des plus classiques : jeux de construction, cartes, table de ping-pong, babyfoot, marionnettes, Playmobil, pâte à modeler, maison de poupée… “Ce sont à la fois des supports à l’expression et à la relation, précise Christelle Remy. Certains comme les Playmobil permettent à l’enfant de mettre en scène ce qu’il vit et ressent”. S’y expriment alors son rapport à l’autorité, son ressenti vis-à-vis de ses parents, son positionnement par rapport aux autres enfants du village SOS ou à l’école, etc.

C’est d’ailleurs souvent lui qui choisit le support qu’il a envie d’utiliser, ajoute la spécialiste. À nous de décoder des comportements, des hésitations, des gestuelles, de lire ses émotions… Un enfant pourra par exemple affirmer son désir de voir ses parents et son affection pour eux, alors que tout – sa gestuelle, nos tests, ses dessins, les histoires qu’il va inventer - dira qu’il associe ses parents à un univers anxiogène et dangereux

L’enfant peut en effet répondre ce qu’il croit que la société attend qu’il dise. Il peut aussi être sincèrement tiraillé entre l’attachement réel qu’il continue à avoir pour ses parents et la conscience de leur nocivité. “Lorsqu’un enfant a toujours vécu dans un climat de violence, celui-ci est pour lui la norme, ajoute Marjorie Oestreicher. Au village d’enfants SOS, nous lui proposons un autre modèle, plus aimant et plus rassurant. Ce n’est pas pour autant que l’adhésion est instantanée”.

 

Pour mieux comprendre ces mécanismes inconscients qui entrent en jeu, les psychologues utilisent aussi des supports plus techniques, tels que des tests psychométriques, des tests projectifs (ceux qui exploitent des réponses spontanées, à l’instar du fameux test de Rorschach), la technique de la ligne de vie (une analyse des émotions liées aux éléments de la vie), des génogrammes (une forme enrichie d’arbre généalogique) etc.”. Les psychologues peuvent aussi organiser des sorties à l’extérieur, le temps d’un repas par exemple. Avec les grands adolescents, les échanges se font souvent de manière classique, dans le bureau, “mais jamais en face à face pour ma part, précise Raphaèle Poulet. En étant de trois quarts l’un par rapport à l’autre, je donne à l’échange une dimension de partage. Il est essentiel que cela ne prenne pas la forme d’un entretien qui placerait l’enfant sous une forme de hiérarchie sclérosante”. En effet, aucun progrès ne pourrait voir le jour si l’enfant n’avait pas une confiance absolue dans son/sa psychologue.

 

Évidemment, beaucoup d’enfants ont eu un parcours qui les a conduits à côtoyer d’autres psychologues avant d’arriver dans les villages d’enfants SOS. Mais le contexte est cette fois très différent. “Ici, ils comprennent vite que nous faisons partie d’une équipe avec laquelle nous échangeons beaucoup, explique Christelle Remy. Nous nous mettons donc d’accord avec eux sur ce qui doit rester de l’ordre de l’intime et ce qui peut, dans leur propre intérêt, être connu du reste des membres du village d’enfants SOS”.

 

“Bien que ces échanges soient souvent libérateurs de tensions, aller voir le psychologue est rarement un plaisir pour eux, remarque Caroline Defossez. C’est un peu comme un rendez-vous chez le dentiste, on sait qu’on doit y aller mais de là à le réclamer ! Ce n’est pas un plaisir car apprendre à apprivoiser ses émotions, faire remonter des sentiments refoulés peut être douloureux. C’est pourquoi il est crucial que l’enfant sache que notre bureau est un espace où il pourra parler librement, sans jamais être jugé, sans risquer de blesser l’autre, sans craindre que sa parole soit trahie… Dans le bureau des psychologues, il peut dire sa colère contre sa mère SOS, sa jalousie des autres enfants qui vivent avec lui, sa détestation des adultes…”.

 

“Un lâcher-prise qui est possible, souligne Vincent Douillez, parce que les psychologues ne sont pas des référents affectifs comme le sont les mères SOS” ou pour le dire autrement, il n’y a pas de bagarre, pas de jalousie entre les enfants pour s’attacher leur affection.

 

 

Un large éventail de missions

Si leur travail est d’abord dédié à l’accompagnement des enfants, les psychologues sont aussi là pour aider les membres des équipes des villages d’enfants SOS à remplir leurs missions. À ce titre, ils sont associés à la définition du Projet d’Accompagnement Personnalisé (PAP) de chaque enfant, participent régulièrement aux réunions collectives d’encadrement et reçoivent en entretien individuel – et confidentiel – les salariés qui le souhaitent.

 

“Imaginez le village d’enfants SOS comme un orchestre, propose le chef de service éducatif du village d’enfants SOS de Calais. Mère SOS, aide familiale, éducateurs scolaires, directeur, etc. tout le monde joue son propre instrument dans l’intérêt de l’enfant. Si le chef de service se positionne comme le garant de la “partition éducative”, il veille en l’occurrence à ce que la psychologue puisse aussi intervenir pour témoigner des effets de l’action éducative sur l’enfant ; il rappelle aux différents musiciens (personnels éducatifs) de personnaliser la mélodie en s’inspirant des conseils que la psychologue peut apporter pour que chacun garde sa lucidité sur ce qu’il suscite.” Les psychologues ne s’intéressent pas aux protocoles de prise en charge mis en œuvre dans les villages SOS mais aux interactions humaines dans l’utilisation de ces outils. “Mon rôle parfois ingrat mais que j’assume, sourit Caroline Defossez, c’est d’amener chacun à regarder ses émotions en face pour que ces dernières ne prennent pas les commandes du cerveau.” Selon Vincent Douillez, les psychologues évitent aussi aux membres de l’équipe de travailler avec une approche trop formelle, trop procédurale. “À titre personnel, les échanges que j’ai eus avec Caroline Defossez m’ont conduit à être plus prudent dans mes communications avec le reste de l’équipe, davantage ‘mieux-veillant”.

 

Au premier rang des professionnels épaulés par les psychologues, on trouve les mères SOS. Confrontées au quotidien à des enfants dont le passé est souvent très compliqué, elles peuvent avoir l’impression de ne plus parvenir à bien faire leur travail, souffrir de lassitude, s’éloigner de leur rôle essentiel de figure d’attachement. Les psychologues ne sont pas là pour apporter les réponses éducatives mais pour aider les mères SOS à gérer leurs doutes, leur découragement afin que la difficulté ne devienne pas envahissante. “Auprès des mères SOS, je cherche d’abord à donner du sens aux comportements parfois déstabilisants des enfants qu’elles accompagnent, explique Marjorie Oestreicher. Mon rôle est de leur permettre de prendre du recul, leur rappeler que ce ne sont pas elles qui sont personnellement visées, les réassurer”.

 

Dans le large éventail des actions des psychologues, il faut encore citer le rôle qu’ils peuvent avoir dans le cadre des visites médiatisées, ces moments pendant lesquels des parents viennent voir leurs enfants en présence d’éducateurs spécialisés. “Lorsque la psychologue est présente durant la rencontre, elle fait le ‘debrief’ avec les parents, explique Vincent Douillez. Comme la psychologue apparaît plus neutre aux yeux des parents, son discours tempère ce qui pourrait apparaître comme le libre arbitre de l’éducateur spécialisé”.

 

Les psychologues sont aussi des relais entre l’équipe du village d’enfants SOS et les professionnels médico-sociaux extérieurs : soignants des centres médico-psychologiques et centres médico-psycho-pédagogiques, responsables des maisons des adolescents, orthophonistes, psychologue scolaire, etc.

 

Enfin, tous ces échanges, toutes ces observations nourrissent la rédaction de documents destinés au juge des enfants. Ceux-ci peuvent être envoyés à date anniversaire du placement ou à mi-mesure. “Ils précisent ce que je comprends des besoins de l’enfant, explique Caroline Defossez. Cela nourrit la réflexion du magistrat qui devra décider des suites du placement et des droits d’hébergement des parents”.

 

Mélanie, 20 ans, est récemment venue voir Christelle Remy pour lui demander de l’aider à écrire un courrier au juge des enfants. Mélanie souhaite héberger occasionnellement sa petite sœur qui vit au village d’enfants SOS de Marange- Silvange.

 

“Moi, cela fait deux ans que j’ai quitté le village SOS, explique la jeune femme titulaire d’un CAP Petite Enfance et qui cherche un emploi dans ce secteur. Je suis pourtant restée en lien avec Christelle car elle m’a énormément apporté”. Mélanie était arrivée au village d’enfants SOS de Marange-Silvange à l’âge de 8 ans avec ses frères et sœur dont elle avait été séparée pendant les deux ans que la fratrie avait passés en foyer. Les enfants n’avaient pas subi de violences mais avaient souffert de carences éducatives lourdes, particulièrement de leur mère qui avait quitté le foyer familial. Dans les premières années du placement, cette dernière venait toutefois voir les enfants. Mais elle finit par “disparaître” du jour au lendemain, sans donner signe de vie pendant 5 ans.

 

J’étais triste et en colère, raconte Mélanie. Pour faire la paix avec moi-même, je devais accepter les fragilités de ma mère, son incapacité à jouer son rôle de maman, pourquoi elle nous avait abandonnés. C’était à Christelle et à elle seule que je pouvais dire ce que j’avais sur le cœur.

 

La jeune femme est aujourd’hui apaisée et sait qu’elle le doit beaucoup à l’encadrement du village d’enfants SOS, au soutien de sa mère SOS et à celle qui fut pendant dix ans sa psychologue et qui reste encore aujourd’hui celle sur qui elle peut toujours compter.

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